Naha, 8 heure du matin. Nous venons d'atterrir sur l'île d'Okinawa, à l'extrême sud de l'archipel nippon. Nous sortons de l'avion fatigués mais heureux. L'air frais du Japon, les embruns, le paysage insulaire nous font oublier notre nuit blanche l'espace d'un instant.

 

My job is to check !

Sur notre petit nuage, portés par notre somnolence, nous avions cependant oublié où nous mettions les pieds : le Japon n'est pas l'Asie du Sud ! Ici il y a des règles et on les respecte avec zèle.
Première embrouille au guichet des passeports. Un agent en uniforme impeccable nous demande notre billet de retour. Bien évidemment, nous n'en avons pas.
          - Combien de temps comptez-vous rester ? »,
          - Environ deux mois.
          - Et vous n'avez pas de billet de sortie du territoire ??
Comprenant le problème, je la joue diplomate :
          - Les billets d'avions sont moins chers quand on les achète au dernier moment, nous sommes désolés qui cela soit problématique.
          - Donnez-moi votre emploi du temps dans ce cas.
          - Notre emploi du temps ?
          - Oui, votre planning ! Vos réservation d'hôtel, de train, votre itinéraire…
Grands dieux, mais de quoi parle-t-il ?
          - Vous comprenez, si vous causez des problèmes, il faut que je puisse vous retrouver. My job is to check ! [Mon travail est de vérifier].
Comment avions-nous pu oublié cette folie du contrôle de nos amis nippons ? Je sais bien qu'il finira par nous laisser passer mais la fatigue commence a prendre le dessus et j'ai hâte qu'il nous lâche les baskets.
          - Tout est sur mon ordinateur, je n'ai pas pensé à l'imprimer, mens-je.
          - Vous n'avez aucune trace écrite de votre emploi du temps ou de votre départ à me fournir ? But my job is to check !
Panique dans l'engrenage.
          - Attendez, je peux vous dire où nous allons si vous voulez.
Je commence alors à lui énumérer tous les noms de villes japonaises qui me passent par la tête, n'ayant en réalité rien organisé au-delà du lendemain matin, jusqu'à ce que, voyant les derniers passagers quitter les guichets, il finisse par nous annoncer que « ça passe pour cette fois » et nous laisser finalement avancer. Ouf !

Un peu sonnés, nous allons récupérer nos sacs, notre visa de trois mois en poche. Malgré mes quatre requêtes, nous n'avons eu aucun retour pour un éventuel wwoofing sur Okinawa et avons donc opté pour un hôtel pour la première nuit. Les prix nous font grimacer – fini les chambres à 5€ ! – mais nous nous consolons en pensant au délice de la propreté japonaise.

Arrivés à l'hôtel, la jeune employée, qui ne parle pas un mot d'anglais,a un mal de chien à nous trouver sur sa liste. Alors qu'elle me demande pour la quatrième fois si j'ai une réservation, je commence à perdre patience. Après un bon quart d'heure de prise de tête et l'intervention de son supérieur, elle finit par retrouver notre nom, pourtant surligné en jaune sur sa feuille et nous annonce… qu'il nous faut attendre 16h pour accéder à la chambre. Encore une fois, nos habitudes sud-asiatiques rencontrent la froideur japonaise avec brutalité. Ici, l'heure c'est l'heure et on ne s'enregistre pas en avance.

Nous laissons nos sacs à dos et partons nous promener dans Naha. Heureusement, il fait beau. Nous flânons dans la rue commerçante, dévorons des ramens pour le déjeuner, parcourons quelques magasin, jusqu'à ce que la fatigue nous rattrape. Nous allons nous asseoir à un café, Yannick s'endort sur la table et je me fais violence pour ne pas me laisser aller moi aussi. Enfin 16 heures arrivent, nos transitons jusqu'à notre chambre pour nous écrouler sur le lit.

Je me réveille quelques heures plus tard pour m'atteler à l'organisation du lendemain. Beaucoup trop confiants, nous avons réservé seulement une nuit. Problème : à présent, tout est plein pour le lendemain ! Les quelques chambres encore disponibles sont hors de prix. Trop rude pour moi, je m’effondre et laisse Yannick trouver une solution. Suivant son instinct, il nous dégote une guesthouse sur la petite île de Tokashiki et planifie le séjour qui va avec. Enfin nous pouvons nous endormir, le cœur léger.

Tokashiki

Le lendemain, après un petit tour à l'office du tourisme, nous marchons jusqu'au ferry. Une heure plus tard, nous sommes à Tokashiki. Nous filons à la guesthouse pour une soirée tranquille. Nous y rencontrons Laureen, une adorable Québécoise volontaire dans l'hôtel. Elle nous parle des plages alentours et des excellents spots de plongés. Nous sommes en mars et il fait encore froid mais au moins, on évite les touristes et si on ne craint pas les températures basses, c'est l'idéal.
Nous passons la soirée à planifier et réserver nos guesthouses pour les jours suivants, un peu traumatisés par la veille.

Confortablement installés sur nos futons dans la chambre en tatamis, nous récupérons de notre manque de sommeil. Le lendemain matin nous croisons Laureen alors qu'elle s'apprête à partir pour la plage. Le propriétaire de l'hôtel, qui a proposé de la déposer, nous invite à profiter du voyage. Nous louons masques, tubas, palmes et combinaisons en chemin et courons à la plage déserte nous jeter dans l'eau froide.

Yannick et Laureen sont déjà loin quand je me décide enfin à mettre la tête dans l'eau, comme toujours tétanisée par cette immense étendue de liquide non respirable qu'est la mer. Les souvenirs de Koh Kong m'aident à surpasser ma panique et je plonge. J'en ai la respiration coupée, pas seulement à cause du froid et de la peur : ce que je vois surpasse toutes mes attentes. L'eau est d'une transparence absolue, on y voit sur des mètres de distance. La variété et la taille de coraux, la quantité de poissons, le nombre d'espèces me font tourner la tête. La biologiste prend le dessus sur le reste. La combinaison aidant à flotter, je me détends et nage vers le large.

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Je perds la notion du temps dans l'étendue bleue silencieuse jusqu'à ce que mes jambes engourdies me rappellent à la réalité. Une pause s'impose. Yannick et Laureen ont la même idée. Nous mettons un moment à rejoindre le bord et nous étalons sur le sable. Malgré la fatigue, Laureen et moi retournons dans l'eau après un petit repos : depuis deux semaines qu'elle est là, elle n'a toujours pas vu les fameuses tortues marines censées visiter les plages en cette saison. Mais aujourd'hui, la chance tourne : à peine entrées dans l'eau, Laureen me fait signe vigoureusement : une tortue !! Énorme, calme, magnifique. Elle nous ignore superbement, fouillant le sable avec nonchalance, se laissant aller au gré du courant, agitant de temps à autre ses puissances nageoires qui lui donnent l'air de voler sous l'eau. Les minutes défilent et nous restons, immobiles, fascinées par ce spectacle, à observer la tortue.

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Une fois encore, nos corps nous rappellent à la réalité : l'eau est vraiment trop froide, il faut sortir. Alors que nous retirons nos combinaison, un orage nous passe dessus. Nous avons une demi-heure à marcher pour rejoindre la guesthouse. Yannick et moi ronchonnons un peu intérieurement mais Laureen philosophe : après tout, la pluie n'a jamais tué personne ; et puis on est déjà mouillés de toute façon.

Nous arrivons dégoulinants et redécouvrons les plaisirs simples de la vie : une douche chaude quand on a froid, c'est le bonheur absolu.

Naha

Le dimanche, une tempête s'annonce, la plupart des ferry sont supprimés. Nous attrapons le seul de la journée pour retourner à Naha. Le bateau chaloupe avec vigueur sous les bourrasques et sur les vagues. N'y tenant plus, je sors sur le pont. Les hautes vagues retournent l'eau claire, la décomposant en dégradé de bleus : pâle écume tourbillonnant sur les crêtes bleu lagon des vagues au corps bleu profond, indifférente au ciel et ses camaïeux de gris. La houle et les embruns s’emmêlent dans mes cheveux, imbibent mon manteau ; le bateau se soulève, escalade les vagues, retombe dans les creux de la mer, le soleil irradie à travers les nuages ; quel bonheur de sentir la force des éléments !

Nous accostons à Naha et marchons vers le centre-ville. C'est alors que nous tombons sur un extraordinaire spectacle de rue. Un groupe de petits jeunes, moyenne d'âge collège-lycée, exécutent des danses traditionnelles d'Okinawa, costumes et percussions à l'appui. Ils virevoltent sur le bitume, sautent, sifflent, scandent, frappent leurs tambours en les faisant tourbillonner dans une synchronisation parfaite. On lit sur leur visage et dans chacun de leurs mouvements le plaisir qu'ils prennent à exécuter leurs cambrioles et nous en mettre plein des yeux. Je suis totalement happée ; un grand cercle s'est formé autour d'eaux et les spectateurs suivent avec enthousiasme la représentation.

 danse_Okinawa1    danse_Okinawa2

danse_Okinawa_shisaDeux des danseurs les plus âgés se transforment un moment en shisa, un esprit bienveillant mi-lion, mi-chien originaire d'Okinawa.

Je ne résiste pas à l'envie de vous montrer un petit extraitvidéo; suivez le lien!
[https://youtu.be/e1BOG17pzRc]

Les jours suivants, nous prenons le temps de visiter la ville. Le joli parc de Naha nous accueille avec ses cerisiers en fleurs.

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C'est aussi la saison de reproduction des baleines à bosse, qui interrompent leur migration pour passer trois mois à Okinawa. Nous réservons un tour pour aller les voir. Ce n'est vraiment pas donné mais nous espérons en avoir pour notre argent.

L'organisation de l'excursion laisse franchement à désirer, on manque de nous perdre, nous sommes entassés avec des dizaines Chinois sur un petit hors-bord, la guide ne parle pas anglais. Au moindre signalement de baleine, le bateau se met littéralement en chasse, rejoint pas trois, quatre, six puis huit autres bateaux de tourisme, qui ne font que fuir les baleines plus loin. Voilà au moins une chose qui ne change pas de l'Asie du Sud : le touriste passe avant tout.

Nous voyons tout de même quelques jolis saut des grands mammifères – trop rapides cependant pour mon appareil photo. Les hautes vagues secouent l'embarcation, sensations fortes garanties. Un petit Chinois, qui n'a pas vraiment le pied marin, rend son déjeuner. Ça fait cher le vomi, me glisse Yannick, déclenchant un fou rire entre nous.

De retour sur la terre ferme, nous nous retirons dans notre guesthouse. Au programme de la soirée : rien. C'est sans compter sur un ninja-pirate qui ne va pas tarder à transformer notre voyage…