Welcome crab KepCe gros crabe à pattes bleues accueille les touristes à l'entrée de la ville.
Source : https://www.flickr.com/photos/96862558@N03/14255131083.

Pour ne pas visiter le Cambodge qu'en touristes, je nous dégote un volontariat dans le sud du pays, à Kep. Je tombe cette fois totalement à côté de la plaque et nous emmène droit vers un fiasco monumental. Rien que d'en parler, j'en tremble encore ! Mais aller, no filter comme promis ;)

Nous passons la journée du 25 décembre en bus et arrivons 13 heures plus tard au Blue Kep hotel sous une pluie diluvienne. Pas le temps de se sécher, le restaurant de l'hôtel est bondé, Christian et Chantal, les propriétaires, nous mettent tout de suite au travail. Après avoir passé les fesses vissées sur un siège toute la journée, ça ne nous fait toutefois pas de mal. Entre deux commandes, nous essayons de nous familiariser avec l'endroit et nos nouveaux hôtes. Froids comme des Français au premier contact mais apparemment très gentils d'après les commentaires des clients sur internet, nous attendons quelques jours avant de nous faire une idée arrêtée sur leur compte. Nous dînons de toast et d'un verre de vin français après que les clients soient partis et nous couchons à minuit pour nous lever à 7 heures le lendemain – un peu rude après la semaine qu'on a passé à Siem Reap ! Je me dis que ça ira mieux les prochains jours, que c'est juste le temps de se mettre dans le bain, de créer notre routine. Malheureusement, ça ne va faire qu'empirer, Christian et Chantal étant, je vais vite m'en rendre compte, de véritables marchants d'esclaves.
Nous travaillons de 8 heure à 13 heure. Le déjeuner est servi à 14 heures, puis nous devons reprendre de 19h à 21h si nous voulons bénéficier du dîner, qui est servi à 22h. Le temps de manger, débarrasser, faire la vaisselle, se doucher, il est vite 23h30 passées et temps de se ruer au lit pour profiter de quelques heures de sommeil avant .de refaire la même le lendemain. Même mon plein temps en France était plus correct ! Car voilà ce que je n'avait pas calculé avant de nous engager. Partant du principe que nos compatriotes d'hôtes avait une notion du volontariat ''à l'européenne'', je n'avais pas négocié les conditions de l'échange. On apprend de ses erreurs. 7 heures par jour, 6 jours par semaines, ça fait 42 heures de travail par semaine (contre une trentaine maximum généralement admises), pour un volontariat où nous recevons un lit dans une buanderie et des repas assez moyen ; et bien sur, pas un centime. Voilà qui n'est pas très réglo !

Le Blue Kep Hotel est de plus isolé, il faut prendre le taxi ou louer un scooter pour rejoindre le centre et tous les restaurant alentours sont hors de prix, il n'y a pas de superette, ce qui nous force le plus souvent à faire le service du soir.
Petites nuits et grosses journées. Le matelas dépasse du sommier, il fait forcément humide dans la ''chambre'' sans fenêtre et sans intimité vu que c'est une pièce de travail et de toute façon, on n'a pas trop le temps de dormir. Jamais nous n'avons travailler autant avec si peu en échange. Nous nous tuons littéralement à la tache sans pouvoir vraiment nous reposer. Le temps entre deux services est trop court pour faire une bonne nuit de sommeil. Nous sommes tellement fatigués que nous ne sortons même pas visiter les alentours.
Si encore nos hôtes étaient sympa, on s'en accommoderait volontier, mais c'est là le pire. Pas un sourire, très peu de reconnaissance, aucune générosité, Christian et Chantal ne sont même pas gentils ou agréables, leurs cœurs semblent aussi secs que leurs paroles. Chantal vante sa cuisine qui, pour les clients, est certainement délicieuse mais qui pour nous est pour le moins basique. C'est elle qui prépare les repas de midi et du soir, cela facilitant son organisation dit-elle et qui est théoriquement bien pour nous. Étant végétarienne, je peux aller me faire cuire un œuf, au sens propre du terme, car Chantal n'a « pas le temps de [me] faire autre chose ». En plus, le travail est dur et ennuyeux. Aucun amusement, aucun plaisir, rien à faire alentour pour se changer les idées, personnes à qui parler. On essaye de discuter avec nos hôtes, mais c'est souvent à sens unique. Ils nous racontent leur vie mais ne s'intéressent pas à nous, nous expliquent à quel point ils ont été déçus des précédents wwoofers, qui s'arrêtaient de travailler à midi alors que Chantal leur préparait des repas si délicieux (mmmh, question de point de vue j'imagine). Ils répètent à qui veut l'entendre qu'ils adoooorent leur travail dont il se plaignent pourtant souvent, crachent sur leurs voisins expat' et leur font de grands sourires quand ils viennent boire un verre. Leurs deux employées précédentes ont démissionné il y a quelques semaines et il peinent à retrouver du personnel fiable.
Nous essayons sincèrement de bien bosser, d'être sympa, de créer du lien, de les comprendre, ça ne mène à rien. Ça ne passe pas. Au bout de deux jours, je sais que la vie ici va être un calvaire, qu'on ne sera jamais respectés à notre juste valeur. Yannick, plus patient, tient le coup quatre jours avant de se ranger à mon avis. Ils se fichent littéralement de nous et nous utilise tout simplement comme de la main d’œuvre gratuite et facilement exploitable. On ne les aime pas et c'est réciproque : quand je leur annonce que nous devons partir plus tôt, ils sont ravis. Nous avançons notre départ d'une semaine. Plus que quelques jours à tenir. J'essaye quelques petites stratégies pour économiser mon énergie mais ils veillent au grain. Le tout cadencé par les critiques des précédents wwoofers – vous pouvez être sûr qu'à présent on en prend aussi pour notre grade.

Ce séjour aura au moins eu l'avantage de me permettre de voir un médecin pour mes maux de ventre chroniques : le docteur Christian Siokmac, expatrié et en retraite depuis quelques mois, accepte de me recevoir par l'intermédiaire de Chantal. Le jour du rendez-vous constituera  notre jour de congé, car nous ne servons à rien si nous ne sommes pas là tôt le matin. Sa maison est située de l'autre côté de la ville, il faut louer un scooter. Christian explique vaguement à Yannick où elle se trouve et nous laisse partir. J'ai tout de même le réflexe de prendre le numéro de téléphone de l'hôtel en cas de pépin. C'est tout une galère de se repérer dans Kep et que je téléphone pour demander de l'aide, je me fait rembarrer : « on est occupé avec les clients là, c'est pas la peine de harceler le téléphone » ils n'ont que cette phrase à la bouche. Ok, pas grave, on va se débrouiller. L'excellent sens de l'orientation de Yannick finit par nous sortir de cette galère et le médecin ne s'offusque pas de notre retard. Il est même très content de nous rencontrer, nous raconte sa vie de médecin sans frontière et conclu que mon état n'est pas inquiétant. Une prise de sang à l’hôpital local le confirme : pas d'infection, pas d'invasion, pas de problème.
Il est midi, nous avons encore toute la journée devant nous et aucune envie de retourner au Blue Kep. Nous en profitons pour faire un petit tour en scooter dans Kep et aller manger du crabe au poivre (enfin Yannick pas moi), les spécialités locales, au marché au crabes. Nous allons digérer sur la plage. Tout est un peu morne à Kep, ni beau, ni moche, pas vraiment intéressant mais pas inintéressant non plus. Par contre, tout est cher. C'est plein d'expatriés Français qui tiennent leur restaurant ou leur hôtel pour les touristes Français qui viennent retrouver leurs habitudes de Français pour un instant.

crabes bleusLes crabes à pattes bleues, espèces emblématique de la ville, remplissent les paniers des restaurants, prêts à passer à la casserole.
Source : http://www.mademoiselle-voyage.fr/asie-cambodge-koh-rong-kep-que-voir-dans-le-sud/.

Encore quelques jours de travail nous attendent avant de pouvoir partir. Le 31 décembre, branle-bas de combat pour le nouvel an, nous enchaînons onze heures de service. Pas par choix bien sûr, nous sommes obligés d'aider le soir, ce n'est pas négociable. Nous passons donc notre réveillon au labeur. A 1 heure du matin, avant d'aller me coucher, je prévient nos bourreaux que  nous nous lèverons plus tard le lendemain, pour compenser les heures faites en plus. Sans plus de question – ou même de réponse de leur part, je calcule qu'avec nos 4h suplémentaires du jour, nous prendrons notre service à 12h et travaillerons jusqu'à 13h. Quand nous nous levons le lendemain à 11h, à peine reposés de notre semaine, Christian m'annonce que vu l'heure, notre aide est inutile et que nous pouvons prendre notre journée. Chantal dans sa cuisine ne répond même pas à notre bonjour. C'est à croire qu'ils sont fâchés que nous ne nous soyons pas levés à l'heure habituelle ! Peut-être pensaient-ils que les heures de la veille seraient cadeau ? C'est la goutte d'eau de trop. L'ambiance est exécrable, encore plus froide que d'habitude. Je suis dégoûtée, épuisée, j'ai l'impression de m'être faite avoir sur toute la ligne, d'avoir donné à sens unique. Plus que la souffrance physique, c'est mon moral qui en prend un coup. Je me plains souvent (ok, toujours) de nos expériences de volontariat en Asie, mis nous en tirons toujours beaucoup de positif : si le travail est dur, les hôtes sont adorables, parfois ils sont énervant mais aussi très généreux, les tâches sont ennuyeuses mais le nombre d'heures réduit, même si on ne se comprend pas toujours, on s'apprécie, on apprend à se connaître et à s'apprécier, on essaye au moins, on fait des efforts, des deux côtés on tisse la relations et quand c'est difficile, les autres volontaires ou personnes rencontrées sont là pour nous soutenir et nous aider. Ici, rien de tout ça. Nada. Le vide humain. L'aridité sentimentale, la stérilité du labeur.
Yannick veut partir sur le champs. Nous abandonnons le déjeuner pour lequel nous avons pourtant travaillé la veille et et quittons le Blue Kep le 1er janvier juste après le petit déjeuner. Christian et Chantal ont l'air soulagés de nous voir partir. Nous échangeons avec eux des sourires et des vœux hypocrites (merci les clients présents) puis nous sauvons de cette galère sans demander notre reste. Adieu ingrats esclavagistes, adieu ville pourrie où il n'y a rien à faire et où tout le monde crache dans le dos des autres. Direction Kampot, en tuk-tuk, où nous passerons nos deux premiers jours de l'année à dormir, glander , nous promener et prendre soin de nous pour récupérer de ce traumatisant volontariat. Tant pis pour l'arbre magique, les plantations de poivre et le parc national de Kep, attractions sûrement sympa mais que nous n'avons pas eu l'énergie de faire.

IMG_1993La plage de Kep.

Si le réveillon n'était pas terrible, le 1e janvier marque l'avènement de notre capacité, timides et introvertis que nous sommes, à défendre nos intérêts et à nous dresser contre l'oppression – et l'oppresseur. Nous ne perdons pas la foi en HelpX, Wwoofing et Workaway pour autant. Au contraire, cette expérience me remet dans le droit chemin, me rappelle que le contact avec les hôtes doit être fort et profond dès les premiers mails et les conditions de l'échange clarifiées avant d'arriver. C'est finalement une expérience intéressante, qui aura affiné notre détecteur à escrocs et nous aura fait expérimenter la face sombre du travail volontaire dont tant de personnes m'avaient parlé et que je n'avais jamais vécu.

Allez, on se retrouve dans quelques jours pour un nouvel article, plein de vacances et de bonne humeur !!