Aujourd'hui, c'est une sacrée aventure que j'ai à vous raconter. Je me suis pas mal décarcassée pour écrire cet article et il est particulièrement long par rapport aux autres, mais j'espère qu'il vous plaira. J'enfile ma casquette de reporter et vous emmène avec moi chez les Akhas des montagnes laotiennes !

Muang Khua

MKLa vue depuis notre fenêtre.

Arrivés vers midi à Muang Khua, la première ville digne de ce nom après la frontière, nous allons poser nos affaires à une guesthouse repérée la veille sur internet. Le propriétaire est un homme jovial qui se désigne par le surnom « father » (père) en parlant de lui à la troisième personne et appelle tous ses jeunes clients « son » (fils), indistinctement de leur genre. Les chambres ne sont pas d'un grand luxe mais nous avons vue sur la rivière et le ''family dinner'' (dîner en famille) organisé pour les clients permet de rencontrer plein d'autres voyageurs en mangeant copieusement et pas cher.

Nous avons aussi repéré que des treks dans les villages alentours sont proposé par un guide réputé. Yannick et Léo, un camarade Français rencontré au dîner, sont très enthousiastes : deux jours à crapahuter dans les montagnes à la rencontre des tribus, ça c'est de l'aventure ! Quand on m'annonce 20km de marche aller et 15km retour, je vacille. Je ne suis pas une grande randonneuse et je n'ai aucun entraînement, aussi j'appréhende un peu. C'est sans grande conviction que je me joins aux garçons.

 

A la rencontre des Akhas

montagnes 1

Le nord du Laos est la partie la plus pauvre du pays du fait de ses nombreuses montagnes. Ici, elles ne sont en rien une richesse, mais isolent au contraire les populations qui y habitent. Des ethnies, dont les Akhas, vivent sur les sommets dans des villages rudimentaires que le gouvernement a du mal à unifier. Peu de routes, une jungle dense, la vie y est difficile. La plupart ne sont accessibles qu'à pieds, coupant les habitants du reste du monde.

13 novembre, 8 heures du matin. Équipés très léger, nous sautons dans un mini-van qui, après un arrêt à la fabrique de Lao Lao, l'alcool de riz local réputé dans le pays, nous dépose à notre point de départ, un village au pied des montagnes. Khamman, notre guide, s'équipe d'un grand sac à dos, achète quantité de nourriture et nous donne des bouteilles d'eau. Il nous présente deux de ses amies, issues de deux tribus d'Akha différentes, descendues de leur hameau respectif pour vendre leur artisanat. Elles portent toutes deux de belles coiffes brodées de fils multicolores et décorées de pompons, des colliers de perles colorés et les vêtements traditionnels de leur tribu. Elles ont aussi les dents laquées avec une substance rouge foncée, une autre tradition que certaines continuent d'appliquer.

Nous nous mettons en route. Le chemin serpente tranquillement vers les hauteurs et même pour moi, la marche n'est pas trop difficile. Notre guide nous prévient : le premier village que nous allons visiter est très pauvre et assez sale ; mais le second, où nous dormirons, sera plus agréable.

Alors que la montagne grimpe toujours, la verdure laisse place à un sol jaune cabossé et poussiéreux. Quelques animaux rachitiques et dégarnis nous accueillent d'un regard morne. On aperçoit bientôt les constructions en bois précaires du hameau.

1er village 1

Premier arrêt : l'école. Posée à même la terre, on voit qu'elle a été bricolée à la va-vite avec quelques planches. Pas de ciment, pas de pilotis, ce n'est clairement pas un bâtiment central du village.

Ce doit être l'heure de la pause car c'est le bazar : quelques enfants courent dehors, les autres chahutent dans la classe. Quand nous entrons par la porte sans battant, les petites têtes basanées tournent vers nous leurs regards curieux. Pour la plupart d'entre eux, c'est la première fois qu'ils voient des Blancs. Ils sont ravis de rencontrer des étrangers et les discussions s'animent. Des ''hello'' fusent de ci de là et Khamman leur enseigne avec notre aide quelques mots de français avant de leur distribuer une petite mandarine à chacun.

Yannick, Léo et moi sommes tous les trois un peu mal à l'aise, plantés devant tous ces petits yeux qui nous fixent avec joie et malice dans ces conditions si désastreuses. En essayant de garder une contenance, je fais le tour de la classe du regard : la trentaine d'élèves est assise sur des petits bancs derrière des tables branlantes, leurs cahiers usés et gribouillés devant eux ; quelques caractères sont tracés à la craie sur un tableau fait de planches de bois devant eux. Leurs vêtements sont tachés et salis par la poussière, quelques uns portent un uniforme qui n'est pas en meilleur état, certains vont sans chaussures. Les âges sont mélangés, de 6 à 12 ans nous dit Khamman, mais le cours est le même pour tout le monde. Il nous explique qu'une fois un certain niveau atteint, les enfants passent dans la classe supérieure et vont à l'école dans un autre village.

Notre guide nous invite à prendre des photos, mais aucun de nous n'a le cœur à sortir son appareil. On se sent bien bête à être ainsi spectateur de la misère sans y pouvoir rien faire, comme plongés en direct dans un documentaire d'Arte. Dans un tonnerre de ''good bye'', nous quittons l'école et continuons notre découverte du village.

 

Nous nous arrêtons ensuite chez un des ami de Khamman, qui nous invite dans sa maison. L'intérieur est extrêmement sommaire : un espace de couchage où dort toute la famille, quelques outils accrochés au mur, un coin pour le feu, pas d'eau courante, peu de lumière, beaucoup de poussière. Deux chiots pelés se promènent dans la cabane et font leurs besoins n'importe où.

Notre guide offre quelques cigarettes à son ami et ils discutent un moment. Il nous explique que ce dernier a deux femmes. La polygamie n'est pourtant pas courante ici, car entretenir deux épouses coûte cher, mais des cas de force majeure (si la première épouse ne peut pas avoir d'enfants ou qu'ils sont tous morts) peuvent justifier un second mariage. Notre hôte a en effet douze enfants, dont la moitié est décédée. Il est également accro à l'opium. Dans ce village, 80 % des hommes en sont dépendant, nous apprend notre guide. Ils se mettent à fumer après leur mariage et ne décrochent plus. On les repère en regardant leurs doigts, noircis à force de rouler l'opium. Les femmes ne sont pas en reste quant à la drogue : elles récoltent la terre jaune de la forêt puis la font rôtir et la mâchent. Cela lui donne meilleur goût et la substance qu'elle libère est addictive.

La seconde épouse nous rejoint, l'air aussi rachitique que son mari. Elle reste au village pour prendre soin des enfants et de la maison pendant que la première femme travaille aux champs. Khamman leur offre des biscuits et leur achète une machette et une potion contre les sangsues, en prévision de notre excursion dans la jungle. Nous remercions notre hôte en dialecte local et continuons notre progression dans le village.

 

Notre guide distribue de la nourriture à toutes les personnes que nous rencontrons. Il connaît la plupart des gens et leur histoire. Il nous désigne une jeune fille devant un magasin : « Quand je suis venu ici l'année dernière, elle avait 14 ans et venait de se marier. Maintenant elle en a 15 et a déjà eu son premier enfant. C'est courant ici. En ville, on surnomme ce village ''l'usine à bébés'' tellement il en font. Une bonne partie n'atteint pas l'âge adulte. »

Un peu plus loin, il s'arrête pour saluer une belle jeune femme souriante dans sa maison. Elle est vêtue uniquement d'une jupe et porte un bébé dans ses bras. Khamman nous raconte qu'elle a en tout quatre enfants, deux garçons, deux filles. L'an dernier, son mari a vendu l'une d'elle pour s'acheter de l'opium.

1er village 2Une autre vue du village.

Arrivées à la sortie du village, nous sommes un peu secoués. Réaliser que des gens vivent dans de telles conditions toute leur vie est assez dérangeant. Je réfléchis au positionnement de la limite entre tradition et modernité pendant que nous continuons à grimper. Un des hommes que nous avons rencontré nous accompagne. Son fusil artisanal sur l'épaule, il part chasser dans la jungle. Khamman nous explique que tous les hommes du village bricolent leur fusils eux-même, à l'aide de matériaux de récupération. Ici, on mange tout ce qu'on peut attraper, sauf peut-être les papillons.

Le parcours devient difficile : plus de chemin, de la boue glissante à certains endroits et une pente qui monte sec. Le paysage en contre-bas est magnifique mais le soleil cogne et l'effort se fait intense.

montagne 2La vue depuis le chemin ; on ne peut pas trop en profiter sous peine de se prendre les pieds dans la boue.

Nous croisons une femme qui revient de la jungle chargée d'un lourd sac de bois dont elle porte la bandoulière sur le front. Une particularité de cette tribu est que les besognes les plus dures sont dévolues aux femmes : travaux des champs et corvée de bois viennent s'ajouter à l'éducation des enfants, l'entretien de la maison et les travaux d'artisanat. Ce sont elles qui régentent le village.

Une bonne heure de marche plus tard, nous faisons une pause dans la jungle, près du champ de riz où travaille la première femme de l'ami de Khamman. Les garçons en profite pour essayer le fusil de notre accompagnateur dans l’allégresse générale.

Il nous faut encore une heure de grimpette pour arriver à l'ancien village des Akhas. Il a été abandonné en raison du manque d'eau et est aujourd'hui utilisé pour la production d'opium. C'est là que nous déjeunons.

lunch

Notre déjeuner, emballé dans une feuille de bananier.

old village 1La vue sur la vallée ; à la saison sèche, il n'y a pas grand-chose qui pousse.

old village 2L'auteure en action.

Et c'est repartie pour une longue marche dans la jungle. Noter guide sort sa machette pour débroussailler le chemin tortueux et peu fréquenté. Il distille ses connaissances sur les plantes, animaux et traditions locales à mesure que nous avançons. Moine puis professeur et maintenant guide depuis 10 ans, il connaît ces montagnes comme sa poche. Nous progressons lentement, freinés par la végétation et les rochers qui bloquent le passage.

jungle

Khamman, notre guide, ouvre la marche.

Au bout de deux heures et demi, nous arrivons au deuxième village. Il est 16h30, nous en avons fini avec la randonnée pour aujourd'hui. C'est en effet dans ce second village Akha que nous passerons la nuit. Khamman distribue de la nourriture autour de lui comme à son habitude. Nous allons poser nos affaires dans la maison du chaman. C'est là que nous dînerons, vers 18 heures. En attendant, nous avons quartier libre. Aucun de nous n'ayant prévu de quoi s'occuper, nous partons explorer le village.

2eme village 2Nous tombons sur un groupe d'hommes en train de jouer à la pétanque, sport apparemment très populaire au Laos. Yannick et Léo se joignent à eux pour quelques parties. J'en profite pour regarder la vie du hameau autour de moi : les enfants qui jouent dans la poussière avec leur camions en plastique coloré, les jeunes femmes qui s'occupent des bébés, les villageoises qui défilent au point d'eau en déployant une habile technique pour se doucher sans intimité.

pétanqueTu tire ou tu pointe ?

Point d'eauDouche, lavoir, et cuisine tout à la fois.

Le dîner est frugal, malgré les efforts évidents de nos hôtes. Nous mangeons les premiers, à une table à part – étant les invités, les locaux ne veulent pas nous déranger en se joignant à nous, nous explique le guide.

Après manger, Khamman nous demande de nous asseoir contre le mur les uns à côté des autres. La maison se rempli rapidement de curieux venus nous voir de plus près. D'habitude, les villageois se couchent tôt après dîner car ils se lèvent aux aurores pour aller travailler aux champs, mais ce soir, notre présence crée un peu d'animation.

Les discussions vont bon train et Khamman nous traduit leurs questions. Tous se demandent la même chose : deux garçons, une fille, de qui suis-je la sœur ou la femme ? Nous expliquons nos liens respectifs. Deux femmes âgées veulent savoir combien j'ai d'enfants et sont très étonnées de la réponse. Et quel est notre travail ? Avons-nous un champ ? Sommes-nous mariés ? D'où venons-nous ? La plupart n'ont pas la moindre idée d'où se trouve la France, mais peu importe. Avant de prendre congé, notre guide nous demande de chanter une chanson en français aux villageois.

Nous rejoignons ensuite la maison de la doyenne, où nous passerons la nuit. Lorsque nous sortons au point d'eau nous brosser les dents, le ciel est couvert de millier d'étoiles. Aucune lumière artificielle ne vient déranger le spectacle ici.

 

Trek dans les montagnes, jour 2

Nous passons une nuit pas trop mauvaise. Couchés à 19h, nous n'avons pas de mal à nous lever tôt et rejoignons notre guide chez le chaman pour le petit déjeuner.

2eme village 1Une vue du village.

Khamman s'est malheureusement blessé un peu plus tôt ce matin, en passant à travers le plancher de la maison : il a la jambe bien amochée. Cela ne l’empêche pas de prendre soin de nous et de nous raconter d'autres histoires sur le village. Ici, tous les habitants sans exception sont agriculteurs. Chacun possède ses propres terres mais tous le monde les cultive ensemble, l'une après l'autre.

Il nous désigne une jeune fille dans le coin de la pièce et nous explique que, bien que brillante élève, ses parents refusent qu'elle aille au lycée car il y a besoin de bras dans les champs.

Nous le questionnons ensuite sur les mariages : ils ont ici lieu à partir de 16 ans. Comme dans l'autre village, les jeunes gens se choisissent, il n'y a pas de mariage arrangé ou forcé. Les parents peuvent parfois refuser le choix de leurs enfants, ce qui entraîne des négociations ritualisées entre familles et l'enlèvement traditionnel de la fiancée, kidnappée avec son consentement pas son futur époux.

petit dej

Notre petit déj': omelette, pain, bananes et cafés, servi à la table des invités.

A 8 heures, nous sommes prêt à reprendre la route. Nous traversons le village et passons voir l'école : en bien meilleur état que celle de la veille, elle est un peu plus propre et ordonnée. Les élèves sont moins nombreux et portent tous l'uniforme. Khamman échange quelques mots avec l'enseignante, nous leur montrons la France sur une carte du monde affichée au mur puis les saluons en français et en dialecte local avant de repartir.

Après tout ce que nous avons grimpé hier, nous allons principalement randonner en descente aujourd'hui. En quittant les hauteurs, nous passons à travers les nuages. Une brume épaisse et fraîche nous entoure pendant plus d'une heure.

Brume1On n'y voit pas à 50 mètres.

brume 3

Alors que nous passons sous la ligne des nuages, la température se réchauffe. Notre guide nous désigne un champs de riz en contre-bas, où une trentaine de villageois s'affaire en riant et discutant. Ils viennent du village où nous avons passé la nuit et travaillent depuis l'aube. Nous descendons quelques mètres pour les saluer et reprenons notre chemin.

rizLe champs de riz sur une pente raide au milieu des montagne.

Une autre heure de marche nous amène à une rivière où nous nous rafraîchissons les pieds. Ce sera notre dernière pause avant le déjeuner, nous dit Khamman. Nous sommes presque à cours d'eau, il est temps d'arriver.

En effet, à midi, nous atteignons le troisième et dernier village de notre excursion. Il est bien plus développé que les précédents : installé proche de la vallée au bord d'une rivière, les habitants ont de plus nombreuses ressources et sont moins isolés.

Nous nous installons dans la maison d'un autre des amis de Khamman pour le déjeuner. Trois gamins nous guettent par l'embrasure de la porte, à la fois curieux et méfiants. Léo joue avec eux jusqu'à ce que le propriétaire les chasse pour que nous puissions manger tranquillement. Khamman nous achète des sandwiches et nous installe à la table des invités pendant que lui-même va s'asseoir un peu plus loin avec le propriétaire pour manger de l'écureuil rôti fraîchement chassé. Yannick et Léo ne manquent pas d'y goûter mais leur verdict est peu probant : la viande est très forte et pas terrible.

Notre guide distribue le reste de ses provisions et nous nous remettons en marche. Pour peu de temps cependant : nous traversons la rivière en barque et le mini-van nous attend déjà de l'autre côté. « En route vers le paradis ! », nous lance notre guide, qui va enfin pouvoir soigner sa jambe. A 14h, nous voilà rentrés à l'auberge.

barque 1 Un petit tour en barque pour rejoindre la route.

Verdict de l'aventure

Moi qui appréhendais beaucoup, finalement, c'était pas si pire ! Nous avons tous bien tenu le coup pendant les 35 km de randonnée et les découvertes valaient bien quelques courbatures. Si l'investissement financier était assez conséquent (70€ par personne), voir directement à quoi est utilisé l'argent rend la dépense valable.

Nous prenons le reste de l'après-midi pour nous reposer et planifier la suite de notre voyage. Au dîner, nous rencontrons tout un groupe de Français qui partent aussi le lendemain dans la même direction que nous. De belles rencontres et anecdotes en perspectives !